Expertise scientifique en SHS

Notions d'expertise scientifique en SHS (enquête en cours)

La notion d'expertise scientifique en SHS est très vague. Elle est définie de manière assez diverse selon la personne questionnée.

L'approche utilisée ici a été de consulter des chercheurs ou enseignants-chercheurs des différents domaines SHS ayant « a priori » une bonne connaissance de leur milieu. La question de base posée à tous nos interlocuteurs est « Pouvez vous définir l'expertise scientifique dans votre domaine et nous donner des exemples ? ».

Nous avons essayé de synthétiser ces réponses et de les regrouper en deux parties : l'expertise scientifique auprès du monde de la recherche et l'expertise scientifique en dehors du monde de la recherche.

I. L'expertise scientifique auprès du monde de la recherche.

L'expertise scientifique auprès du monde de la recherche regroupe principalement l'évaluation scientifique de projets de recherche et de chercheurs. Les personnes sont sollicitées pour leurs compétences scientifiques et normalement par d'autres scientifiques.

Ces activités sont assez bien identifiées.

Elles recouvrent les tâches

- d'expertise de projet pour des institutions telles que l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et l'European Research Council (ERC) ou de laboratoires pour l'Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur (AERES) ou pour le Comité National du CNRS (CoCNRS), etc..

- d'évaluation d'articles ou d'ouvrages pour des éditeurs ;

- éventuellement auprès de conseils scientifiques ou de pilotage d'établissements d'enseignement supérieur et de recherche pour définir des stratégies scientifiques.

II. L'expertise scientifique en dehors du monde de la recherche : la réponse à la demande sociale.

Contrairement au cas précédent, ces activités sont beaucoup moins identifiées. Ces sollicitations sont faites par des personnes qui sont a priori non scientifiques et/ou pas compétentes sur le sujet concerné.

Dans beaucoup de cas, ces sollicitations relèvent de la demande sociale et témoignent en partie de l'utilité sociale de la recherche.

Il y a un continuum entre recherche fondamentale et recherche appliquée, avec, voire à terme, des activités de consultation et d'expertise.

Les sollicitations à titre d'expert scientifique sont multiples et diverses. Nous les retrouvons dans tous les domaines des SHS.

Exemples de sollicitations à titre d'expert scientifique :

- une demande d'expertise d'un ministère auprès d'un chercheur pour avoir son avis sur la situation de tel ou tel pays ;

- une demande d'expertise émanant d'une municipalité sur la politique de l'eau ;

- une demande d'une entreprise privée cherchant à comprendre l'absentéisme au travail ;

- une sollicitation par un média pour un avis sur telle ou telle élection ;

- une demande pour la réalisation d'un film ou la rédaction d'un ouvrage afin de vérifier par exemple la cohérence historique ;

- demande d'expertise sur les langages par des gouvernements/grands organismes comme l'UNESCO etc.: politique des langues dans les pays où plusieurs langues sont en compétition / contribution à la transcription orthographique de langues véhiculaires orales... ;

- demande liées au traitement informatique du langage : reconnaissance de la parole / synthèse de la parole / traduction automatique / traitement des grands corpus écrits ou oraux avec des applications pour la documentation. / mise au point de lexiques spécialisés ;

- sollicitations par des instances gouvernementales ou autres pour un éclairage sur nos spécialités dans le cadre de la préparation de projets de loi, ou pour produire une analyse et des recommandations sur un sujet sensible spécifique, ou pour être auditionné dans le cadre, par exemple, d'un groupe de travail parlementaire ;

- la participation à des débats publiques autour de sujets sociaux politiquement sensibles ;

- L'activité d'expertise des archéologues auprès des services régionaux de l'archéologie et des organismes nationaux et territoriaux d'archéologie préventive, voir INRAP, etc (voir modalités en annexe 1) ;

- Sollicitations d'expertise pour inciter les citoyens à adopter les comportements souhaités, par exemple, dans le cadre de la protection de l'environnement ;

- .....etc.

Expertise scientifique versus consultation.

Avec les contrats CIFRE, les réponses aux appels d'offre de la DATAR, de l'ADEME etc, on est dans une logique de continuum : on fait de la vraie recherche tout en répondant aux attentes de ces organismes. En revanche, il existe des pratiques d'expertise à titre personnel, donnant droit à des rémunérations individuelles pour des expertises dissociées de tout travail de recherche : c-a-d répétition d'une méthode, d'un savoir-faire, sans qu'il y ait d'innovation. On est alors dans l'étude plus que dans la recherche. Ces activités dites de consultation se retrouvent dans tous les domaines de SHS. Par exemple, en géographie et aménagement, il y a des créneaux pour les deux types d'attitude (expertise et consultation), sur des questions d'aménagement, d'urbanisme, de risques, de transport et de pollution.

Les activités de consultation telles que définies ci-dessous ne rentrent pas a priori dans ce qui devrait être l'expertise scientifique. Elles sont souvent purement « alimentaires » à titre individuel ou pour certains laboratoires qui, grâce à leurs consultations, accroissent leur ressources. En revanche, certaines activités de consultation peuvent se traduire par des activités de recherche si elles permettent de mettre en avant des questions de recherche ou si elles permettent d'accéder à des terrains ou des bases de données non accessibles autrement.

Expertise scientifique versus expression d'opinions/de points de vue/ de convictions

Un premier exemple est les participations de scientifiques à des débats publiques autour de sujets sociaux politiquement sensibles. Il n'y a pas souvent de débat contradictoire entre des "experts" sur un même sujet, mais l'expression de points de vue/convictions. Lorsque de tels débats sont bien organisés, on pourrait estimer que le scientifique intervient utilement comme expert si ces positions sont fondées sur des études scientifiques, c'est-à-dire des études conduites avec toutes les précautions méthodologiques, aussi bien pour la mise en place d'une enquête que pour l'interprétation des résultats.

Un deuxième exemple est l'intervention d'un grand chercheur ou savant sur un sujet ne relevant pas de sa compétence scientifique. Un prix Nobel de physique ou de chimie n'a pas normalement de compétences particulières sur un sujet de société ; il ne donne, dans ce cas, que son avis.

Un troisième exemple est le mélange des genres ; par exemple, un chercheur qui intervient plus dans les médias comme un journaliste voulant faire de l'audience ou être invité dans tous les médias.

Un quatrième exemple est le scientifique « conseiller du prince ». Il est difficile dans ce cas de savoir si ce dernier intervient de manière objective, c'est-à-dire dans ce cas en se fondant sur des faits scientifiques ou afin de valider des choix politiques.

Ces interventions à titre soi-disant d'experts scientifiques ont des effets néfastes dans le sens où les demandeurs ont de plus en plus des doutes sur les avis donnés pas des experts, étant incapable de savoir si l'avis donné est plus de l'ordre de la croyance, de l'idéologie ou le résultat de recherches. Ce problème se posant beaucoup plus en SHS que d'autres disciplines, principalement à cause des questionnements soulevés.

Le problème du questionnement en SHS

Les questionnements soulevés sur des sujets SHS sont souvent de nature différente de ceux rencontrés dans d'autres sciences.

Par exemple, en Astronomie, les scientifiques sont consultés sur les faits astronomiques et non pas sur la manière avec laquelle les planètes devraient se comporter. En SHS, les recherches portent souvent, non pas sur le monde lui-même, mais sur les représentations du monde qu'ont les agents. Par exemple, dans le cadre de recherche sur la pollution, en shs, les études sont fondées sur la perception qu'ont les agents de la pollution et non pas sur des mesures techniques de la pollution. Dans ce sens, les expertises scientifiques en SHS sont plus facilement contestables que celles d'autres disciplines. Cela peut aussi amener certains experts en SHS à « se laisser aller » dans les interprétations ou à introduire leurs croyances dans leurs avis.

De plus, de nombreuses recherches en SHS ont pour objet d'analyser des comportements. D'autres ont pour but d'essayer d'établir des normes, c'est-à-dire d'établir quels sont les comportements les plus appropriés par exemple en terme de comportement social ou de pollution. Enfin, certaines ont pour objet de déterminer les méthodes afin que les agents se règlent sur les comportements les plus appropriés.

Autres questions à explorer :

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La ligne de démarcation entre les résultats de la Science et les avis, les opinions

Patrice Fontaine

Novembre 2010

Annexe 1 : Modalités d'intervention des chercheurs en archéologie

L'expertise est inscrite au cœur de l'activité des services régionaux de l'archéologie et des organismes nationaux et territoriaux d'archéologie préventive.
Lorsqu'un aménagement (grand, long, ligne TGV, canal, route et autoroute, ZAC, ou petit, pavillon, piscine, etc.) est envisagé sur le sol national, pouvant occasionner une destruction des vestiges archéologiques conservés dans le sol, voire hors sol (bâti ancien, monuments, etc.), une mission d'investigation est confiée aux services nationaux (INRAP), voire internationaux (appel d'offre : il y a des entreprises anglo-saxonnes, allemandes, suisses, d'investigation archéologique qui interviennent en France), ou territoriaux d'archéologie préventive (communaux, intercommunaux, départementaux, régionaux) pour effectuer un diagnostic (prospection au sol, télédétection, prospection géophysique, prélèvements, sondages ponctuels à la tarière, sondages à la pelleteuse, dépouillement des archives, etc.). Si tel ou tel secteur est jugé sensible et l'information enfouie utile à la science et à la valorisation du patrimoine local ou régional, une fouille est prescrite par le service régional de l'archéologie, sous l'autorité du DRAC et du préfet de Région.
Les chercheurs, ingénieurs, enseignants-chercheurs spécialisés,
par période, préhistoriens, protohistoriens, antiquisants, médiévistes, modernistes, contemporanéistes (cf. les fouilles de sépultures de la guerre de 14-18 ou de Little Big Horn...), par thématique (habitat, voie, parcellaire, artisanat, religion, funéraire, etc.) et par type d'objets (mobilier archéologique lithique, céramique, métaux, verre, os, ivoire, monnaies, inscriptions, pierre taillée, sculptée, moulurée, décor peint, etc.),
par technique d'investigation (fouille stratigraphique, fouilles sous-marines ou en eau douce (lacs, cours d'eau), pédologie, sédimentologie, archéozoologie, paléobotanique, archéométrie pour les paléomatériaux, etc.)
sont mobilisés avant, pendant ou après la fouille, pour accompagner toutes les étapes de l'enquête archéologique et apporter leur expertise, qui peut être requise par le SRA qui suit un chantier ou par le chef de chantier archéologique lui-même, ou pour apporter leur contribution très active à l'investigation.
Beaucoup sont impliqués dans le post-fouille pour identifier, dater, interpréter les artefacts trouvés et les faits observés, et dans la publication des résultats (revues, monographies, ouvrages collectifs, plaquettes de vulgarisation financées par les aménageurs ou le SRA ou le Ministère de la Culture, contribution à la médiatisation des résultats, imprimée, internet, audiovisuelle).